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Proust et son judaïsme
 
1. Proust, les juifs et l'Affaire Dreyfus
Yerouchalmi, d’après notamment des idées de Juliette Hassine - Professeur à Bar-Ilan
 
          L'Affaire Dreyfus est considérée par Hanna Arendt comme le seul épisode où les forces souterraines aient dans l'Histoire, fait surgir des forces bien cachées, à l'instar du souvenir involontaire dans la ‘Recherche du Temps perdu’, l’œuvre magistrale de Proust. L’étude traite du rapport entre cet événement ayant eu un tel retentissement dans l'Histoire, et  l'histoire de l’œuvre d’art émanant de l’esprit Proustien et en faisant longuement état.
Dans la ‘Recherche’, l'Affaire est une parenthèse, mais qui a même valeur que l'amour ou l'amitié ; son narrateur ne devrait en être qu'un témoin neutre (pour le baron de Charlus, la guerre comme l'Affaire Dreyfus ne seraient que "des modes vulgaires et fugitives").
          Cependant, la neutralité du narrateur concernant Dreyfus, fait doute, surtout quand il s'agit de l'antisémitisme, un de ses plus grands ressorts. Comment expliquer certaines critiques virulentes du héros dreyfusard Swann par son non moins dreyfusard père, Proust ? Et comment comprendre l’absence de la plupart des familles de protagonistes de l’Affaire dans son œuvre ?
Apologie proustienne des juifs
          ‘Le Coté de Guermantes’  montre le narrateur exprimant des opinions très graves concernant Juifs et Chrétiens :
   «Il y avait dans ce café bien des étrangers, intellectuels résignés au rire qu'excitaient leur cape prétentieuse, leurs cravates 1830 ou leurs mouvements maladroits, et qui étaient des gens d'une réelle valeur intellectuelle et morale, d'une profonde sensibilité. Ils déplaisaient — les Juifs principalement, non assimilés bien entendu – aux personnes qui ne peuvent souffrir un aspect étrange, loufoque.
   Généralement on reconnaissait ensuite qu’il était puéril de les juger là-dessus, qu'ils avaient beaucoup d'esprit, de cœur et étaient des gens qu'on pouvait profondément aimer. Pour les Juifs, il en était peu dont les parents n'eussent une générosité de cœur, une largeur d'esprit, une sincérité, à côté desquelles la mère de Saint Loup et le duc de Guermantes ne fissent piètre figure morale par leur sécheresse, leur religiosité superficielle qui ne flétrissaient que les scandales n’aboutissant infailliblement qu’à un colossal mariage d'argent
».
          Proust indiquerait, dans cette apologie des juifs, au détriment des aristos chrétiens, que la générosité, la largeur d'esprit, la sincérité, la morale sont du côté des juifs dreyfusards et non assimilés, tandis que  la religiosité superficielle, l'hypocrisie, le lucre, la piètre morale sont de celui de l'aristocratie souvent antidreyfusarde.
          Cette vision, non rectifiée dans d’autres passages, serait-elle faille au niveau de la neutralité proustienne ou simple inadvertance de sa part ?
Rien que des juifs dreyfusards dans Proust

          La neutralité de Proust supposerait que son œuvre exhibe autant que le portrait du dreyfusard juif fanatique Swann, la gamme de personnages possibles qui en sont la contrepartie ? Mais on s’aperçoit que parmi les 4 couples possibles : (1) juifs dreyfusards,
(2) non-juifs antidreyfusards, (3) non-juifs dreyfusards, et (4) juifs antidreyfusards,
on ne retrouve que le premier, à l’exclusion des 3 autres :
   - Malgré le fait que Proust connaissait des antidreyfusards acharnés comme Barrès ou Léon Daudet, il ne présente pas de pendant non juif antidreyfusiste au dreyfusisme de Swann.
   - Si le dreyfusisme ardent de Swann repose sur son atavisme juif, pourquoi Proust ne montre-t-il pas de dreyfusards non-juifs comme Péguy, Clémenceau ou Picquart?
   - Et pas plus de juifs antidreyfusards comme Arthur Meyer ou Fernand Crémieux?
          Proust trouvait encore inconcevable, à la fin de sa vie, qu'il ait pu exister des nationalistes antidreyfusards juifs comme Arthur Meyer, que le juif puisse être antidreyfusard et nationaliste. Perçu par lui comme impertinent et opportuniste, Proust pestait, «son vocabulaire dépassant alors en verdeur celui dont usait son ami Montesquieu dans l'intimité...», selon des témoins.
          Mais si Proust  réagissait ainsi pourquoi donc s’était-il ingénié à ne pas intégrer cette gamme de personnages dans son oeuvre? Et pourquoi, dans le même temps, Proust le dreyfusiste convaincu, s'est-il soucié de noircir Swann le juif, du fait même de son dreyfusisme (que lui même partageait!) ?
Proust et le dreyfusisme excessif
          L'Affaire constitue, pour Swann comme pour Proust, un tournant qui transforme sa vie en vocation. Swann, ainsi animé par la vocation dreyfusiste, semble en fait s'imposer comme un double de Proust animé par la vocation artistique. Et de fait, Proust en fait un double opposé à lui, sur lequel il semble libre d’exercer une sorte de parricide imaginaire.
          Le discrédit que Proust veut ainsi apporter au dreyfusisme de Swann impose que ce dernier soit juif dreyfusard et non chrétien dreyfusard comme Péguy : en effet, son dreyfusisme ardent est imputé par l'auteur à ses retrouvailles avec ses racines juives :
   «D'ailleurs, arrivé au terme prématuré de sa vie, comme une bête fatiguée qu 'on harcèle, il exécrait ces persécutions et rentrait au bercail religieux de ses pères». La formule adoptée par Proust "rentrer au bercail religieux de ses pères", au lieu de "être réuni à ses aïeux" (la Bible pour Moise ou Aaron), traduit une indignation du narrateur, renforcée dans :
   «Swann, au moment où si lucide, il lui était donné grâce à son ascendance, de voir une vérité encore cachée aux gens du monde, se montrait pourtant d'un aveuglement comique et remettait ses admirations et dédains à l'épreuve d'un critérium nouveau, le dreyfusisme».
Le dreyfusisme masquant le vrai judaïsme pour Proust
          Ce qui irrite le narrateur, ce n'est pas du tout le retour au judaïsme de Swann mais, son judaïsme si mal utilisé dont son extrême dreyfusisme, lui masque alors les aspects essentiels. Proust considère le judaïsme comme une qualité spirituelle permettant de voir "une vérité encore cachée aux gens du monde", qualité dont Swann dispose bien en matière d’œuvres d’art. Cet apanage du juif théorique de Proust, ce prophétisme permettant de soupçonner des vérités ésotériques et de les déchiffrer, manquent à Swann en dehors de l'art!
Proust contre la trahison du destin juif
          La vocation dreyfusiste écrasant Swann serait alors une véritable trahison de ce destin même du juif. Attitude du narrateur proustien, ô combien opposée à celle de Péguy, louant les mérites des dreyfusards passionnés, comme Bernard Lazare :
   «B. Lazare devient le prophète juif sur qui pèse le lourd fardeau de son peuple : une race, un monde de 50 siècles sur des épaules voûtées et lourdes; un coeur dévoré du feu de sa race, du feu de son peuple : une tête ardente, le charbon ardent sur la lèvre du prophète».
          Et Proust, pour renforcer encore cette opposition (Sodome et Gomorrhe ) :
   "C'est avec une stupéfaction et cruauté, que les regards s'attachèrent à ce visage de Swann, duquel la maladie avait rogné les joues. La race faisait apparaître plus accusé le type physique qui la caractérise, ainsi que le sentiment d'une solidarité morale avec les autres juifs, que Swann semblait oublier et que, greffées les unes sur les autres, la maladie mortelle, l'affaire Dreyfus, la propagande antisémite, avaient réveillée. Il était à l'âge du prophète".
Proust, un visionnaire du destin juif?
   Au point de soupçonner que Proust voulut contrer les élans mystico-dreyfusards de Péguy?
          Proust les jugeait-il trop dangereux pour le développement de la société et de l'Histoire, notamment pour l'Histoire des juifs en Occident ?
   Autre question au registre religieux : la ‘Recherche’ et son effet cathartique, comme si Proust avait peur du surgissement de la voix mythique de la race, qui devient persistante pendant l'Affaire, avec, d'un coté Péguy et Bernard Lazare, de l'autre, Barrès et Drumont :
          Par le truchement de l’agonie d’un Swann dreyfusard fanatique, Proust aurait-il exorcisé l'éventualité d'un atavisme instinctif donnant droit de cité à la voix du sang ?
   N’oublions pas que Proust était resté un dreyfusiste sans réserve, autant que Swann…
          Swann ne serait-il finalement un bouc émissaire de Proust, qui le purgerait du charme du dreyfusisme et de l'atavisme juif qu’il révèlerait au moment de l'écriture?