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pour Alain Finkielkraut

Interview avec Lire

 
Alain Finkielkraut, philosophe et médiatique pourfendeur de la chute des valeurs, de l'antisémitisme/antisionisme et du 'boboïsme" est né en 49, fils unique d'un père juif déporté à Auschwitz. Professeur à Polytechnique, il a fondé l'Institut d'Etudes Lévinassiennes à Jérusalem avec Benny Lévy et BHL. Il animait une émission sur France Culture et sur RCJ.
          Philosophe, il publie à moins de 30 ans  "La défaite de la pensée", puis, notamment "Le Juif Imaginaire" ; "Péguy" ; "Internet, l’inquiétante extase" ;  ses cours à Polytechnique : "Penser le XXe siècle" - "Philosophie et modernité"; "Au nom de l'Autre / Réflexions sur l'antisémitisme" ; "La Querelle de l'école" et "Entretiens sur la laïcité, avec Benny Lévy"
          Des ennuis personnels de santé l'avaient, hélas, quelque peu écarté des médias depuis deux ans. Ses amis sont heureux de son beau come back marqué par cet ouvrage consacré à la Littérature "Un coeur Intelligent", Stock.


Q : Pourquoi lire ?
R :
La routine et l'ennui tiennent notamment au fait que nous manquons de mots pour discerner les choses. L'expérience du sensible n'est pas une expérience immédiate et, sans la médiation des livres, serait-on capable de voir le monde ?
     Les nuances de la vie ne nous sont pas données par la vie mais par l'art et par la littérature qui déploie l'éventail des sentiments et sensations et fait échec à toutes les formes de réduction.
    Lire bien nous permet de penser mieux, de vivre mieux (même si le XXe siècle abonde en lecteurs / horribles brutes).
Q : Pourquoi ce titre étonnant : "Le coeur intelligent"?
R :
On assiste à une triste disjonction de l'intelligence et du coeur : 
   - L'intelligence laissée à elle-même est un vertige de la raison.
   - Le coeur, libéré de toute astreinte, c'est le kitsch (cf. mort de M. Jackson) ou la division du monde en 2 camps/réduction de l'humain au mélodrame.
     Pour les relier, "Le coeur intelligent" illustre la mise en déroute du fantasme par l'imagination. L'imagination et la littérature permettent de sortir de nous-mêmes, de nous identifier à d'autres points de vue que les nôtres.
Q : Comment la littérature en dit-elle plus sur la condition humaine que la philosophie?
R :
La philosophie regarde, la littérature hume et touche. La littérature, c'est " le 'reste' dans les opérations comptables du réel ". J'ai découvert la littérature à 15 ans, et je n'ai depuis cessé d'être lecteur de romans, dans mes «périodes de combat», en préparant mes cours ou dans mes moments d'écriture.
Q : Philosophie ou Littérature?
R :
«Aucune philosophie ne peut se comparer en plénitude à une histoire bien racontée», écrivait Hannah Arendt.
   - La philosophie, depuis Marx/Hegel est devenue une sorte de roman (NDLR : comme la vision/récit simpliste du marxisme) que le 'grand roman du XXe siècle', gardien de la complexité humaine va heureusement déconstruire (Kundera "La plaisanterie", Grossman "Vie et Destin"... ) : nous croyons pouvoir modeler notre vie à notre gré, mais nous ne sommes pas seuls : il n'y a pas simplement l'autre, mais les autres.
   - La littérature possède du miraculeusement affectif et ma bibliothèque idéale contient, outre les philosophes (Lévinas, Jonas, Arendt, Heidegger, etc), de nombreux romans (y compris ceux du livre, "L'homme sans qualités" Musil, Proust, "Madame Bovary", "100 ans de solitude" Garcia-Marquez, etc).
Q : Qu'est-ce que la bonne littérature, le bon goût?
R :
La littérature est un élargissement et le grand écrivain est celui qui se quitte et s'oublie.
     Le structuralisme, par son relativisme, a voulu dégager la littérature du problème de la valeur, ce qui m'a poussé vers la philosophie. Pour revenir à la littérature, grâce notamment à Kundera, j'ai réalisé que la valeur est liée à la connaissance, et qu'on doit hiérarchiser les oeuvres littéraires, comme en philosophie, on fait la différence entre Kant et... Jean-François Kahn !
Q : Pourquoi condamnez-vous le rire contemporain?
R :
Parce qu'il est sinistre : la barbarie riait à gorge déployée et l'humour, fragile parenthèse civilisée dans l'histoire du rire, est une valeur récente et menacée. 
     La cruauté de certains chansonniers n'a plus rien d'humoristique avec leur a priori «on n'est pas là pour savoir ce qui se passe, on est là pour se marrer».
Rire de la faiblesse; rire de l'infirmité en défiant le pouvoir; bref, rire de tout sauf de soi, c'est la mort de l'humour.
Q : L'école face à la littérature ?
R :
L'école est le lieu où l'on doit apprendre à lire, mais, au lieu de mettre 'l'admiration' au coeur du projet éducatif, elle y a mis 'la culture au pluriel', devenant la poubelle de l'actualité et de la mode. Délaissant la littérature, écrite dans une langue étrangère à celle de tous les jours, langue morte...
     Indifférente à cette agonie, elle a choisi la voie de la démagogie : on met au programme ce qui intéresse immédiatement les élèves, en les abandonnant à eux-mêmes, à Internet ; la beauté s'abîme dans le tout-culturel.
     Y aura-t-il encore des romans qui pensent l'amour, et surtout des lecteurs formés pour les accueillir?

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