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Pessa'h, les 3 questions clé - Anomalies instructives du Seder pascal -Rav Uriel Avigès - Yechiva du Rav Feinstein - New York
 
Spécialiste
mondialement réputé en méthodes de déduction halakhiques
(législatives), est également féru en pensée juive. Pensée qu'il tient
à analyser avec les Commentateurs traditionnels et à confronter aux
textes des écrivains et philosophes de la modernité. Il
enseigne depuis des années tous les mardis, aux jeunes juifs
francophones qui travaillent à New York, un cours biblique fort réputé.
Nous devons à Yossi Perez de pouvoir en disposer sur un site. Cliquez
sur Cours Rav Avigès Ce cours est adapté par Yerouchalmi
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1. Trois questions dérangeantes du Prophète Jérémie
Le Prophète Jérémie semble mettre en cause trois perceptions
fondamentales de la sortie d'Egypte telle que décrite dans l'Exode :
A- Le sacrifice pascal est-il en soi un 'sacrifice' ?
Le Prophète Jérémie avant d'accuser les juifs de sacrifier leurs
propres enfants à D. sans demande de sa part, transmet la parole divine
"Arrêtez d'apporter les animaux en sacrifice, mangez les vous-mêmes. En
effet, le jour où Je vous ai sortis d'Egypte, je ne vous ai pas demandé
de sacrifice mais j'ai déclaré : 'écoutez ma voix et je serais votre D.
et vous serez mon peuple, et vous irez dans le chemin dicté pour que je
vous fasse du bien'."
Cette apparente dénégation divine
des sacrifices contredit la Bible même (Exode), qui mentionne à propos
de la sortie d'Egypte une toute première demande de la part de
l'Eternel... d'offrande de sacrifice pascal, chaque année et quelles
que soient les circonstances !
Quel est alors le sens de cette interpellation du Prophète Jérémie?B- Les Hébreux 'reculent-ils' depuis la sortie d'Egypte?
Alors que la Sortie d'Egypte est suivie par l'alliance sinaïtique de la
Torah, Jérémie poursuit "depuis le jour de la sortie d'Egypte, les
juifs n'ont fait que reculer au lieu d'avancer" !
Le
Metsudat David confirme cette analyse en déclarant que les jours de la
sortie d'Egypte étaient bien le point culminant de la spiritualité
hébraïque. Selon lui, malgré la volonté divine de faire de ce point un
nouveau départ entraînant les hébreux au plus haut, le peuple juif n'a
depuis, fait que reculer spirituellement.
Mais, comment peut-on
dire que les juifs étaient plus haut spirituellement le jour de la
sortie d'Egypte, alors qu'ils en sortent après avoir atteint le quasi
dernier degré d'impureté et accompagnés d'idoles ? C- Pourquoi certains actes du Seder sont-ils théâtralisés ?
La Haggadah pascale demande qu'à chaque génération, les juifs se
considèrent comme eux-mêmes sortis d'Egypte. Maimonide y voit même le
message de fond du Seder pascal tout entier structuré autour de la
théâtralité des quatre verres à boire accoudés, et de la matsah à
consommer, à l'image des actes accomplis à l'époque.
Maimonide va même plus loin en mentionnant que "un homme doit se montrer aux autres ( lehareot) comme si il sortait d'Egypte" alors que la haggadah pascale ignore une telle théâtralité "il doit se voir lui même (lirot et atsmo) comme
sorti d'Egypte". Le Rabbi de Loubavitch perçoit la stricte obligation
haggadique d'autosensation acquittée par le récit du texte qui, dit à
soi même, permet de se convaincre que l'on sort d'Egypte et comprend
l'obligation d'associer autrui dans le "jeu" comme acquittée par la
théâtralité liée aux mises en scène de la matsah et des verres de vin.
Cependant le théâtre païen a tellement mauvaise image de marque éthique
que des commentateurs comme Rachi ou Maimonide lui-même l'interdisent
pour leur époque, percevant que la naissance de la tragédie chez les
grecs est une forme de représentation divine compensant la mort perçue
par eux de leurs d.ieux; représentation interdite par le Décalogue.
Comment alors ne considèrent-ils pas qu'une telle présentation
théâtrale de la sortie d'Egypte réduit, par impuissance humaine,
l'événement fondateur à une simple fable ?
Et comment
considérer l'obligation de terminer le Seder par le pauvre et fade
Afikomen, acte tellement opposé à cette apparente théâtralité ?
2- Différences sacrifice pascal - autres sacrifices
Le sacrifice pascal d'Egypte diffère fondamentalement des sacrifices
hébraïques ultérieurs. 2 caractéristiques majeures décrites par l'Exode
à propos de cette nuit de Sortie l'en distinguent : a) l'aspersion du
sang sur le linteau de la porte de la maison hébreue,
b) la consommation précipitée de la Matsa, 'chaussures aux pieds, ceinture sur les hanches'.
L’aspersion
du sang est le point culminant de tout sacrifice, réalisé sur l'autel
placé à un endroit dont la sacralité est fonction de la sainteté du
sacrifice. Par exemple, le sacrifice le plus saint, celui du Kippour,
est accompagné d'aspersions dans le lieu le plus sacré, le Saint des
Saints face à l'Arche sainte.
Pourtant l'aspersion du sang
originelle du texte loin de rapprocher D. l'écarte : placée sur les
linteaux de la maison hébreue, elle permet d'en éloigner le D vengeur
et sa terrible dixième plaie de la mort des premiers nés
3- Hiérarchie profane / sacré
Les
juifs ont souvent pensé au cours de leur histoire qu'associés à la
promesse divine, ils étaient de facto protégés par l'image de marque
divine. C'est contre une telle assurance que le Prophète Jérémie
s'insurge "c'est si vous devenez meilleurs que je vous ferais vraiment
résider dans cette endroit. Ne restez pas sur vos illusions (de ma présence effective) en vous contentant de répéter 'le sanctuaire de D !, le sanctuaire de D ! , le sanctuaire de D !' (sans vous améliorer) car regardez comment j'ai pu détruire le sanctuaire de Siloh".
Une telle logique poussée à l'extrême conduit aux pires aberrations
(comme la vie humaine considérée comme inférieure au service divin) :
le Talmud Yoma rapporte qu'un prêtre a été jusqu'à poignarder son
concurrent pour ne pas perdre son tour de service divin ! le service
rituel soit accompli."
L'homme doit comprendre que
l'obligation lorsqu'il offre un sacrifice, de se voir comme lui même
sacrifié, se limite à la seule fiction. Cette projection permettant de
surélever l'homme dans sa vie réelle de l’après sacrifice (comme après
les mitsvot mentionnées des tefillins, de la matsah... ). Ce rapport à
D ne saurait limiter les obligations humaines à cette seule
représentation utopique (hors réalité et simple point de passage), en
les acquittant de facto dans leur vie profane de devoirs parfois plus
impérieux et dont les obligations du sacré se limitent bien souvent à
n'en représenter que la pédagogie. 4- Des dangers d'une stagnation dans l'imaginaire
Dans ses romans, Josef Conrad met souvent en opposition un personnage
au caractère romantique et un autre terre à terre, pour souligner que
le romantique ne peut se comporter héroïquement que projeté dans un
monde hors quotidien. Dans son roman "Lord Jim", Jim est un jeune
lieutenant rêvant de devenir un héros, qui, dans un bateau, va imaginer
avec l'équipage, que la coque va lâcher et, en conséquence, fuire
l'embarcation; inutilement, car rien n'arrive ! L'imagination de Jim en
fait par son idéal un héros mais, projetée dans la vraie vie, elle
s'avère être un réel handicap.
L'idéalisme et
l'imagination déforment la lecture littérale de la réalité (cf. la
gauche antiaméricaine, antisioniste, qui rejette ce qu'elle perçoit
faussement comme les enfants de l'impérialisme, tout comme Don
Quichotte chargeait sincèrement les moulins à vent). Les prêtres du
Temple décrits par le Talmud en viennent à perdre toute notion de
réalité, projetés qu'ils sont dans le monde idéal du Temple. Ou comme
des soldats galvanisés par les slogans guerriers ou la musique
exaltante de combat.
5- Le détail avant les grandes idées
Bourdieu préconisait "pour échapper au métalangage, il faut travailler
l'infra "impliquant qu'avant de réaliser de grande choses, il fallait
commencer par les petites choses, les détails. Préconisation déjà
présente dans le Talmud qui trouve le besoin de s'arrêter sur des
détails de logique, des mots en trop ou manquants, laissant au lecteur
le soin d'en sortir les grandes idées. Le Talmud travaille
effectivement l'infralangage (qui sous-tend le langage), justement pour
éviter d'énoncer des phrases creuses ou de répéter des slogans.
Pour ramener au monde réel et déjouer les pièges tendus par l'imagination !
Cette nécessaire échappée des visions par trop idéelles ou globales ne
signifie nullement que la création puisse se passer d'y recourir. Mais
le concepteur doit néanmoins les quitter assez tôt pour revenir au
concret (comme des lunettes à double foyer imposent de commencer à
regarder au loin, avant de fixer le plus proche et le plus petit en les
raccordant à la vision d'ensemble).
6- Réponse aux questions du début (--------)
Une
réelle libération impose justement à l'homme de sortir du vase clos de
la vision réductrice qu'il a de lui-même ; il faut donc que D. se
révèle en révélant aux hébreux qu'ils sont libres, qu'ils peuvent
sortir de leurs barrières mentales tout d'abord, puis physiques. Mais
leur complète libération leur impose aussi sortir de cette...
révélation ! Sortir de cet idéalisme pur et trompeur impose un état
d'alerte fort : comme les hébreux mangent le sacrifice non pas tranquillement assis à table mais en ceintures, chaussures et prêts à partir ! Et dès réception de la nécessaire révélation divine, la quitter, partir, afin d'agir dans le concret : comme les hébreux doivent quitter à jamais la maison dont ils viennent d'asperger les linteaux !
A la différence du sacrifice ordinaire du domaine de l'imaginaire, le
sacrifice pascal a donc pour vocation de replonger le juif dans
l'action pour l'éloigner en quelque sorte de son rapport béat avec la
révélation et avec D. On comprend alors en quoi le prophète Jérémie considère le sacrifice pascal comme un anti-sacrifice cultuel. Et la théâtralité organisée du Seder qui
projette le juif dans le monde fictif de la Libération où tout est
possible est abandonnée, à peine atteint cette conscience de l’idéal,
et mise à grande distance avec la consommation très triviale et terre à terre de l'Afikomen, Matsa sans saveur, qui doit absolument conclure le Seder.
Et
D. n'a-t-il pas cédé aux besoins idéalistes de l'homme incapable de
vivre sans culte en lui prescrivant sacrifices, cultes, jusqu'à... la
Loi elle-même, dont Adam pouvait se passer** . On comprend ainsi
pourquoi Jérémie critique les sacrifices et considère que les hébreux chutent à partir de la Sortie d'Egypte,
y compris avec le Don de la Loi. Le Talmud de Jérusalem n'émet-il pas
l'avis du Rabbi qui considère que la venue du Messie rendra inutile les
mitsvot**, pis-aller désormais inutile pour créer une lien spirituel
avec D et détacher l'homme de sa matérialité.
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** NDLR : à la manière du Paul chrétien qui, faisant arriver le Messie bien avant son heure, nie un tel besoin spirituel dans sa
différenciation absolue d'avec le judaïsme par son abrogation de la Loi inutile pour maintenir la Foi.
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