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Un Temple, des Prières et un D.ieu infini ?
Rav Uriel Avigès* - Yechiva du Rav Feinstein - New York


Comment comprendre l'injonction divine aux Hébreux de construire un Temple portatif (Tabernacle ou 'Michkan')
lors de leur séjour dans le désert. Surtout, si l'on garde à l'esprit
que l’interdit de représentation de D.ieu est l’un des plus
fondamentaux du judaïsme...
Ce Temple ne
saurait être, comme on pourrait le penser ,"la maison de D.", vu
l'omniprésence théologique du Créateur. Et la question devient encore
plus difficile si on prend en compte l'ordre divin d'y inclure deux
statues ('Chérubins') s'y faisant face, alors même que l'on sait que
l’unité divine est un des grand fondements de la Loi juive
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*Le Rav Uriel Avigès anime la Yechiva du Rav Feinstein à New
York. Ce jeune français, spécialiste mondialement réputé en méthodes de
déduction halakhiques (législatives), est également féru en pensée
juive. Pensée qu'il tient à analyser avec les Commentateurs
traditionnels et à confronter aux textes des écrivains et philosophes
de la modernité.
Il enseigne depuis des années tous les mardis, aux jeunes juifs
francophones travaillant à New York, un cours biblique réputé.
Nous devons à Yossi Perez de pouvoir en disposer sur un site.
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1. Un lien entre Homme et D.ieu Le Talmud Yoma explique que les deux "Chérubins" qui s'y faisaient face représentaient la rencontre de D. et d'Israël, et, à travers Israël, de toute l’humanité avec la divinité.
NDLR : Ce lien n'a de fait rien d'évident au vu des deux écueils possibles :
- soit D. est totalement transcendant et l'homme vit une destinée indépendante : athée ou, à l'inverse, soumise au destin divin et sans possibilité de l'infléchir, à la manière des extrêmistes du "mektoub" protestants ou musulmans qui refusent toute intercession possible
- soit D. se mêle indistinctement à la vie de l'homme à qui il peut alors arriver de prendre ses propres références pour celles de D. ou de faire parler D. en son nom. C'est pour se tenir à l'écart de ces deux situations opposées que la complexité d'un Tabernacle se serait alors imposée, comme apte à représenter un certain lien Homme/D.ieu, conforme à la théologie de la Thora.
2. Soumission de l'Homme à la Loi divine Second aspect du Tabernacle : il symbolisait
l’acte désintéressé de l’homme illustrant comment l’individu doit se soumettre à la Loi divine. Ainsi, le Tana Debei Elyahou enseigne-t-il que D. n'aurait décidé la construction d'un Temple, que pour rappeler le sacrifice d’Isaac, les sacrifices quotidiens devant y être offerts n'ayant alors que pour objet de rappeler le seul véritable sacrifice, celui d’Isaac !
Cet enseignement, en apparence fort réducteur, explique pourquoi la prière du matin fait précéder les lois des sacrifices par celle du sacrifice d'Isaac, qui en serait le coeur même. Selon les premiers versets de la section biblique Terouma, “tout homme
qui veut offrir son cœur peut apporter un prélèvement pour le Temple” : celui qui offrait un don devait le faire sans aucun intérêt comme s'il
apportait son propre cœur.
La Thora peut-elle se prétendre humaniste si elle tend ainsi à réduire le lien Homme/D.ieu à une soumission de l'homme à la Loi divine? Quel rapport existe-t-il entre ce désintéressement et la rencontre Homme/D. ieu ?
3. Désintéressement et conscience de D.ieu Le commentateur Alchikh explique pourquoi l’on est en droit de dire que D. "réside"
dans le Temple alors que D. englobe l’Univers entier : le Tabernacle va
justement être un intermédiaire permettant que le D.ieu omniprésent
"réside" dans l’homme (le verset dit “il me construiront un Temple et
je résiderai en eux”).
- Il entend ainsi signifier que, dans un contexte d'omniprésence
divine, la transcendance rend difficile la prise de conscience
par l'homme de D. ieu, ce que va justement permettre ce Temple
matériel. Qui donc, au lieu de limiter la résidence de D. sur terre,
permet d'en marquer l'intervention et la possibilité de rencontre.
- Symétriquement à ce cheminement de D. vers l'homme, l'homme
accueille D. dans son coeur, ce qui au vu de l'ominprésence divine,
signifie bien que l'homme doive à cet effet consentir au gros effort de
déprise de soi même. C’est ainsi, au prix pour l’homme de sortir de ses
intérêt propres pour s’extérioriser à lui même, qu’il peut prendre
conscience de D. : l'acte gratuit et le sacrifice de soi même vont en
être des marqueurs.
Dès lors, on comprend bien que la construction du
Temple, acte fondateur, doive être le paradigme du désintéressement et que les sacrifices
réguliers qui y soient offerts doivent l'être comme une
soumission/déprise de l'homme (1).
Comment comprendre en quoi le désintéressement absolu, associé à l'obligation de construire un Temple, ne soit pas imposé avec la même vigueur dans les autres lois divines pour lesquelles par exemple, le Talmud enseigne “il vaut mieux observer les Commandements, même motivé par un intérêt, afin de bien ancrer en soi l'habitude d'observer la Loi” ?
4. Déprise de soi et conscience de D.ieu Nahmanide enseigne que lorsque l’homme arrive à contrôler sa colère et sa pulsion par la raison, il est à même de recevoir la présence divine. Il souligne ainsi que la maîtrise de soi est une véritable forme de déprise de soi, ce qui fait que la condition pour recevoir la présence divine est effectivement remplie.
Cette déprise de soi est ultra-symbolisée par l'extériorité ressentie par nous au vu des deux Chérubins du Tabernacle, dont pourtant, l'un des deux nous représente (l'autre symbolisant D.ieu).
Aujourd'hui, en l'absence de Temple, c'est la lecture quotidienne des prières qui permet cette prise de conscience de D., à condition de leur total dés-intéressement (NDLR : comme le soulignait aussi Lévinas).
5. La vengeance et le Temple... Le Talmud lie ces 3 éléments,
'connaissance'/ 'Temple'/ 'vengeance', car tous sont entourés dans la Bible par les deux formes du nom de D.ieu. Si les commentateurs du Talmud font de la 'connaissance' (de D.ieu) le but même du 'Temple'., le lien entre 'vengeance' et 'Temple' parait bien plus difficile à concevoir.
La vengeance est souvent perçue positivement dans la Bible : le D.ieu d’Israël se venge des égyptiens en les jugeant ; Pinhas transperce de sa lance ce couple interdit qui s'exhibe et reçoit la vie éternelle en récompense ; la Bible reproche à Saül de ne pas s'être vengé de ses moqueurs lors de son couronnement ; David demande à Salomon de venger son honneur en tuant Ben Guerra ; le Prophète Elie égorge les 400 prophètes du Baal ; les Psaumes énoncent “
le juste se réjouit lorsqu’il voit la vengeance et se lave les pieds dans le sang du Mauvais” ; lors de la venue du Messie, D.ieu jugera les nations qui auront asservi Israël...
(2) Le Talmud (Sanhedrin) montre que l'auteur de la vengeance sait qu'il peut y perdre autant que sa victime : D.ieu y tente vainement de dissuader l'âme d'un mort de se venger de son meurtrier, au risque de perdre sa part dans le monde futur, le Talmud de souligner “celui qui se venge détruit aussi sa propre maison”. Le choix particulier d'une âme comme auteur de la vengeance réprouvée souligne le côté spirituel du plaisir associé à ladite vengeance.
Si spirituel, d'ailleurs, que son auteur dépasse, en y recourant, l'horizon de ses propres intérêts personnels; détachement qui pourrait expliquer les connotations positives de certaines formes de vengeance dans la Bible ! Pour ne citer que John Elster, philosophe moderne de la rationalité humaine, la vengeance serait le seul acte par lequel l’homme agit contre son propre intérêt économique ; Elster y perçoit la mise en évidence d'un sens de la justice capable de dépasser l’intérêt personnel.
La vengeance permettrait ainsi à l’homme de sentir la symbiose qui lie son existence avec l'exigence de justice universelle.
On comprend alors mieux les liens qui unissent Temple et vengeance : tous deux sous tendent une réelle déprise de soi et de son intérêt propre, pour ouvrir à une véritable transcendance.
6. Trois paradoxes de la représentation divine du Temple- Si l'on garde à l'esprit que le Temple, “maison de notre gloire”, représente une gloire pour Israël plus que pour D., comment comprendre que cette gloire doive justement passer par une telle négation de l’homme ?
- Et comment une telle négation de l'homme peut-elle conduire à la construction d’un Temple aux dimensions et aménagements de la gloire humaine ?
- Dans l’Arche Sainte, la Loi est mise en valeur dans une boîte en or, mais son interdiction de représenter les anges ne semble-t-elle pas pourtant violée par la figuration des Chérubins ?
7. Respect et Liberté de l'Homme Pour le rationaliste Maimonide, le Temple est une concession de D. à l'homme après que sa faute du Veau d’Or ait illustré qu'il ne pouvait se passer d'une représentation divine.
Gérard Bensoussan explique, dans "Ethique et Politique", qu’une loi applicable d’emblée par l’individu ne serait pas une éthique mais un code pénal, qui l'enfermerait, puisque déterminant son comportement. L'homme aime d'autant plus la Loi qu'il a conscience que D.ieu admet son incapacité structurelle à y obéir parfaitement.
Cela est également vrai dans les rapports humains : ce n’est que lorsque l’homme est libre et respecté qu’il est capable de se sacrifier et d’aimer. Cette liberté et ce respect, conditions préalables d'un réel amour de la Loi, se retrouvent dans la demande de sacrifice d'Isaac adressée par D. à son père Abraham.
NDLR : Cette adresse illustre le respect de D. pour Abraham, aussi bien que la possibilité de refus de la part de ce dernier (alors que cette possibilité pourrait ne pas exister comme elle n'existe nullement pour Isaac, à qui nul ne demande quoi que ce soit...). Ce lien à l'Homme, que D. ieu inaugure de manière aussi forte pour marquer son empreinte, il le maintient ensuite avec les sacrifices animaux au Temple (puis la prière depuis la fin des Temples). Lien dépassant un quelconque besoin divin d'animaux (ou de prières) pour, avant tout, marquer l'attention et le respect porté par D.ieu à l'homme ; pour également marquer la liberté humaine de refuser ce lien.
Par la prise de conscience de ce respect et de cette liberté, l’homme devient capable d'acte gratuit par amour pour D. Si D. n’a pas besoin du Temple, l’homme a bel et bien besoin de représenter son rapport au divin pour être à même de se donner gratuitement à D. et de "Le faire résider en lui".
8. Leçons permanentes de la Synagogue Comme nous l'avons ci-avant évoqué, le Temple est lié à la vengeance et à l’amour d'une justice transcendante. Pourtant, dans la Haggadah lue au Seder Pascal, le
'Dayenou' “et il nous a construit le Temple pour pardonner nos fautes", montre que le Temple se prête au Pardon. Le Temple est le lieu même du pardon, puisque l'acceptation de la faiblesse de l'homme est au coeur même de sa construction.
Ces dualités Vengeance/Pardon ou Justice/Faiblesse, sous-tendues par le Temple, sont alors à comprendre comme un rappel permanent de ce que nous avons souligné, à savoir, que l’on ne peut concevoir justice et désintéressement qu'à condition de reconnaître la faillibilité de l’homme et sa possibilité de pardon. On ne peut non plus concevoir saine vengeance, et amour de la justice sans envisager d’abord le pardon. Pardon, dont le but, est
* de motiver l’amour de la justice, jusques et y compris la réparation (vengeance) lorsqu'elle est légitime.
Le judaïsme atteste ainsi que, sans recherche permanente de justice/ vengeance/ réparation, il ne saurait y avoir de réel pardon ou grâce.
Voilà des leçons que le Temple (et ses sacrifices), et aujourd'hui, la Synagogue (et ses prières) portent tous les jours à l'attention du juif, auquel D. a veillé à s'adresser au quotidien, avec respect et en respectant sa liberté**.
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Notes : (1) C'est Salomon et non son très loué père David : le Rav
Chmulevitz (Roch Yechiva de Mir) souligne
que David, n'avait pas encore assez assis son jeune pouvoir, et le
Temple aurait alors permis de renforcer son aura politique, ôtant à son constructeur son désintéressement. Afin que ce chantier soit un acte de
pure soumission à D., il fallait attendre le pouvoir établi
de son fils Salomon pour le lancer.
(2) Le Talmud, souligne, à propos de ces passages, que la Bible ne
condamne la vengeance que lorsque celle-ci
est injustifiée, c’est à dire qu’il n’y a pas eu vraiment d’injustice
de la part
de l’autre. Par exemple, si A refuse un prêt à B, B
pas le droit d'invoquer la vengeance pour, à son tour, refuser un prêt
à A ! Ni A, ni B n'étant tenus de se prêter par la Loi, aucune
transgression n'a été commise par A, donc aucune injustice ! B ne
saurait alors invoquer une quelconque vengeance pour motiver son refus
de prêt à A. NDLR : * à la différence du christianisme qui en fait une fin en soi.
**là où le D.ieu chrétien a choisi l'option toute opposée de la mort en rachat.