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D.ieu et l’Homme : impossible rencontre ?

Rav Uriel Avigès - Yechiva du Rav Feinstein - New York
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         La Bible montre un D.ieu qui se dévoile clairement aux Hébreux qui «ont vu D.ieu face à face», dans «le son du Chofar et les éclairs». Comment donc un D.ieu absolument immatériel peut-il se manifester aussi clairement dans un monde si matériel ?
        Cette question de la transcendance de D.ieu est au coeur des débats théologiques de nombreuses religions et nous verrons que c'est également le cas dans le judaïsme.
        Cependant, ce dernier, loin de privilégier telle ou telle conception, préfère conserver leur cohabitation, accordant bien moins d'importance à cette question, qu'à de nombreuses autres relatives à la Loi et à ses pratiques concrètes.

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Le Rav Uriel Avigès anime la Yechiva du Rav Feinstein à New York. Ce jeune français, spécialiste mondialement réputé en méthodes de déduction halakhiques (législatives), est également féru en pensée juive. Pensée qu'il tient à analyser avec les Commentateurs traditionnels et à confronter aux philosophes de la modernité. Il enseigne depuis des années, aux jeunes francophones de New York, un cours biblique réputé. Nous devons à Yossi Perez de pouvoir en disposer sur un site.
   
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Le Ciel est à D.ieu, la Terre aux Hommes !
          L'interrogation de départ permet de comprendre un passage étrange de Rabbi Yossi dans le Talmud (Souka 5a) « Puisque le Psaume déclare ‘le ciel appartient à D.ieu et la terre aux hommes’, jamais la présence divine n’a pu descendre sur terre, ni Moïse et Elie monter au ciel». Cependant, le Talmud, refusant d'occulter le  passage biblique cité par Rabbi Yossi qui semble contredire la transcendance divine, questionne son enseignement :
          - «peut-on dire que la présence de D.ieu n’est jamais descendue sur terre alors que le verset dit ‘et D descendit sur le mont Sinaï’ ?». Rabbi Yossi
répond que «D. est resté légèrement au dessus du sol», mais, contrairement aux apparences, ne joue pas sur les mots. Il signifierait en fait que Sa présence terrestre a été davantage ressentie que réelle.
          - «peut on dire que Moise n’est jamais monté au ciel alors que le verset dit «Moïse est monté vers D.ieu’ ?» Rabbi Yossi
épond que «Moïse est monté légèrement au dessus du sol et s’il ‘a bien tenu le trône divin’, ce n’est pas au ciel mais lorsque le trône s’est rapproché de la terre», mais, contrairement aux apparences, ne joue pas sur les mots. Il signifierait en fait que Moïse, représentant le plus proche de la divinité et en interface directe avec elle, gardera figure humaine humaine dans l’histoire juive, mais différente de celle de tous les humains.
3 conceptions juives de la Transcendance
          1) D.ieu accomplit des miracles et domine le monde, mais son essence est incompatible du monde de la matière. Ce qui entraîne que les mentions bibliques de dévoilement divins dans le monde ne puissent être qu’allégoriques.
     Cette interprétation reste très rationaliste à l’image de la pensée de Maimonide. Celui-ci, va, dans le Guide des Egarés, jusqu’à rendre impossible l’expression «D.ieu existe», D.ieu n’existant pas de la manière dont nous existons et n’évoluant pas dans les conditions qui nous permettraient d’en appréhender l’existence.
          2) Rabbi Yossi entendrait que le ciel et la terre ne sont pas deux entités distinctes mais deux manières d’appréhender une même réalité avec deux éclairages différents,
lorsqu’il insiste sur le fait que Moïse n’est jamais monté au ciel, et que D.ieu n’en est jamais totalement descendu.
La présence terrestre de D.ieu serait de fait permanente, mais notre conscience de cette présence dépendrait de notre perception du moment.
     Cette interprétation, aux antipodes de la précédente, est quasiment panthéiste. Comme le montre un de ses adeptes, le Rav Kook, qui conçoit les présences matérielle et spirituelle de D.ieu sur terre comme deux points de vue différents de la même réalité. Par exemple, partant de la constatation talmudique «un homme et une femme qui s’aiment et sont fidèles portent entre eux la présence divine», il assimile la sensation amoureuse à une sensation de proximité de D.ieu. Le sentiment d’amour entraînant de facto un ‘sentiment matériel de présence divine’, comme par ailleurs la prière ou l’étude permettent de ‘ressentir spirituellement cette présence’.
          3) La troisième interprétation se situerait entre les précédentes.
Les deux réalités, ciel et terre, resteraient distinctes, sans que l’homme sur terre puisse ressentir directement la présence divine. Cependant,
   - l’homme aurait la capacité de s’élever au dessus de la matérialité de la terre par sa perception sensible du monde
   - la révélation divine ne serait pas dans le ciel mais se manifesterait à travers l’existence même du monde.
Contradictions autour de la Transcendance
          Toujours ancré dans le judaïsme, le débat entre ces trois conceptions affecte également leurs auteurs. Par exemple, Maimonide exprime-t-il, dans son Mishne Thora, la possibilité de manifestation terrestre de D.ieu (fût-elle exceptionnelle), semblant ainsi contredire la première conception ici citée, notamment en son nom. Maimonide insiste, dans cette œuvre, sur l’aspect absolument extraordinaire du Don de la Torah, qu’il distingue en cela des autres miracles de la sortie d’Egypte :
D.ieu se révèle au Sinaï
     - Les miracles de la sortie d’Egypte étaient certes des interventions surnaturelles, mais n’étaient, en aucune manière, à même de révéler la présence divine.
             * Ils étaient à la limite de manifestations naturelles ; de nombreux scientifiques ont montré que chacune des dix plaies correspond à des phénomènes très rares, mais néanmoins connus.
             * De son côté, le Midrach insiste pour expliquer que ces dix plaies avaient été créées avant la création du monde, sous-entendant ainsi que leur réalisation faisait partie de l’ordonnancement même du monde.
Ainsi le libre-arbitre des égyptiens avait-il été respecté dans la mesure où ils n’étaient pas contraints par ces miracles à voir la « main de D.ieu » et libérer les Hébreux et le libre-arbitre des Hébreux également qui n’eurent pas tout à fai foi en Moïse, pourtant leur libérateur.
     - D’où la nécessité théologique de «l’essence surnaturelle» de la Révélation du Sinai «où les juifs ont vu D.ieu face à face» pour conduire les Hébreux à la foi en D.ieu.
Les deux conceptions de Maïmonide
          Le Maïmonide rationaliste a surtout le souci de défendre la première conception, celle d’un D. ieu absolument transcendant, pour contrer la superstition qui règne à une époque, au point que les croyances à la sorcellerie y sont encore fort répandues.
          Le plus haut niveau de foi devrait conduire à ne rien espérer de D.ieu afin de respecter sa transcendance. Ainsi les musulmans s’interdisent-ils d’émettre toute demande à D.ieu afin de désillusionner l’homme sur sa capacité d’influence du D. ieu tout puissant.
         
Cependant cette conception si pure reste inatteignable à l’homme. C’est pourquoi Maïmonide garde-t-il pour autant la liberté d’exprimer une vision du monde moins contingente des réalités du moment, qui garde toute sa place à une proximité plus grande de D. ieu, apte à répondre aux épanchements généreux de l’homme tels que le ‘hassidisme par exemple saura susciter au cœur de sa doctrine.
Secondarité du degré de Transcendance
          Le judaïsme va, de facto, accorder davantage d’importance aux situations concrètes humaines qu’à l’absolu de telle ou telle conception de la divinité.      
     - Maimonide, comme le Rav Kook, sont conscients de la subjectivité de l’analyse de leur rapport au divin, n'hésitant pas à adapter leur discours en fonction des réalités ambiantes.
     - Le Maharal de Prague montre ainsi que ce ne sont pas les conceptions du divin qui permettent la transmission de la Thora, mais la pratique des Mitsvot : le concept est difficilement communicable tandis que le rapport au corps, universel, permet de fixer des situations existentielles de transmission du message divin.
Nul affaiblissement du rationalisme de Maïmonide dans cette adaptation de son discours, car la raison n’est dans le judaïsme ni un concept absolu, ni la négation de l’être, mais, au contraire, l’acceptation pleine et entière de soi et de sa réalité. Les philosophes existentiels ont confondu «foi en la raison» et « raison» : c’est la foi en la raison qui a créé le fascisme, pas la raison.
Conclusions
          Rien de choquant, de ce fait, aux multiplicités des discours sur D.ieu.
De plus, à la limite, la transcendance de D.ieu devrait interdire tout discours de l’homme sur Son essence ou Ses manifestations.
          Les seuls discours possibles ont donc moins pour but de donner un accès à l’inaccessible par essence, que de permettre des prises de position sur le rapport de l’homme à sa spiritualité, en vue de le libérer du joug des croyances ou des certitudes qui pourraient l’emprisonner.
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