.Des Savoirs du Divin et du Monde
Temple/Prière - Prophétie/Sagesse - Intuition/Sciences
.
Rav Uriel Avigès - Yechiva du Rav Feinstein - New York
Maimonide accordait une prépondérance quasi exclusive à la connaissance
intellectuelle de D.ieu. C'est cependant par les sphères
du sensible, que la connaissance de D. passait à l'époque du Temple, ainsi que
par la Prophétie. Aux Prophètes ont succédé les Sages juifs
et, pour toutes les Nations, les Philosophes.
Que nous disent donc la Tradition juive et la philosophie de ces chemins possibles d'accès au Savoirs des choses et du divin :
Temple/Prière, Prophétie/Sagesse, Intuition Sensible/Connaissance ?
Le Rav Uriel Avigès anime la Yechiva du Rav Feinstein à New
York. Ce jeune français, spécialiste mondialement réputé en méthodes de
déduction halakhiques (législatives), est également féru en pensée
juive. Pensée qu'il tient à analyser avec les Commentateurs
traditionnels et à confronter aux textes des écrivains et philosophes
de la modernité.
Il enseigne depuis des années tous les mardis, aux jeunes juifs
francophones travaillant à New York, un cours biblique réputé.
Nous devons à Yossi Perez de pouvoir en disposer sur un site.
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1- Le Temple, Maimonide et le Kouzari La Bible décrit les prescriptions divines relatives à la construction
du "Mishkan", le Temple portatif, précurseur du Temple de Jérusalem.
Maimonide et le Kouzari (** ont débattu à propos du
rôle du Temple dans le judaïsme.
**
Rabbi Yehuda Halevi rédige vers 1140, à la fin de sa vie son "Livre de l'argumentation pour la défense de la religion méprisée" ou le "Kouzari" (nom donné par son traducteur de l'arabe, Ibn Tibbon). Sous couvert de de la conversion au judaïsme du roi des Khazars, l'oeuvre répond aux questions clés des Karaïtes.
Maimonide : rien pour un D.ieu matériel ! Afin d'éviter tout risque d'idolâtrie sous-jacent à toute corporéité associée à D.ieu et excluant alors toute description ou
approche du divin dans le monde sensible de la matérialité,
Maimonide accorde une prépondérance quasi exclusive à la connaissance
intellectuelle de D.ieu et de sa Loi,
A noter
que sont considérés comme des faux n'émanant pas de lui, ces idées et textes de Maimonide relatifs au
Temple, cela, par une partie de l'orthodoxie juive faisant dévidence fausse route absolue, certes minoritaire, mais loin
d'être extrêmiste.
Temple et Sacrifices : des besoins ponctuels La réputation de rationaliste de Maimonide est pleinement justifiée, lorsqu'il soutient, que le Temple est une concession faite par D.ieu aux attractions des riches cultes idolâtres, toujours vivantes chez les Hébreux de la Bible. Selon lui, les sacrifices allaient de pair avec les idées d'une certaine corporéité divine, notion cependant totalement étrangère à la Torah. Maimonide pousse l'audace jusqu'à considérer l'offrande de sacrifices, sous certains aspects, en contradiction avec l’interdit absolu de toute représentation divine !
D.ieu n'aurait selon lui, prescrit un Temple matériel qu'après l'épisode du Veau d’or, où les Hébreux, inquiets de ne pas voir Moïse redescendre du Sinaï, sacrifièrent à l'idole, montrant leur apparente immaturité à accepter sans réserve l'immatérialité divine.
Le Temple se voit ainsi assigner par Maimonide la fonction pédagogique de désaccoutumance progressive des Hébreux des maux de l'idolâtrie.
Temple/Sacrifices dépassés pour Maimonide L'aspect provisoire de la fonction du Temple et des Sacrifices implique à terme leur disparition, une
fois leur finalité dépassée et confirmée la possibilité d'un culte sans
nulle représentation matérielle.
Maimonide fera ainsi partie des très rares Sages d'Israël à penser que le Messie n'aura nul besoin de reconstruire le Temple (devenu obsolète selon lui). Ses conclusions sont confirmées par un Midrach, assez délaissé à dire vrai, selon lequel tous les sacrifices seront annulés dans le futur**.
** A l’exception du sacrifice de reconnaissance “Toda”. Ce sacrifice était apporté en reconnaissance à D.ieu à 4 occasions : fin de captivité, traversée réussie d'un désert ou d'une mer, guérison après une grave maladie. Dans l'attente, ce sacrifice est remplacé, comme tous les autres, par une prière, celle du "Gomel" dite devant un Rouleau sacré. Temple et Sacrifices au coeur du judaïsme
Le Kouzari, plus représentatif du consensus rabbinique sur ces sujets, considère au contraire que la reconstruction du Temple reste LA finalité ultime du judaïsme - thèse sans doute plus familière à nos lecteurs ! Selon lui, déjà dans le désert de l'Exode biblique, le don de la Torah et les Mitsvot, ont pour unique but de donner l’occasion à la présence divine de se manifester pleinement dans le monde à travers un moyen privilégié, le Mishkan (Temple portatif), qui en tire alors l'essen
cialité absolue de son rôle.
Le judaïsme rabbinique orthodoxe ne diffère pas du Kouzari sur ce point, comme le montrent, parmi d'innombrables références possibles, les prières de Chabat, Roch 'Hodech ou Kippour ainsi que la Haggadah pascale, qui expriment toutes explicitement l'attente juive impatiente du rétablissement des sacrifices dans un Temple reconstruit.
2- Prophétie et Sagesse, qui l'emporte ? C'est par par les sphères
du sensible, que la connaissance de D. passait 'à l'époque du Temple : outre les fumées et odeurs des sacrifices, le rapport au divin
passait par la musique des Lévis, par les chants des Psaumes ainsi que
par la Prophétie avec ses images de D.ieu.
Aux Prophètes ont succédé les Sages juifs et, pour toutes les Nations, les Philosophes. Le judaïsme considère que la destruction du Second Temple a marqué la fin de la Prophétie.
La Prophétie supérieure à la Sagesse Les Prophètes semblent supérieurs aux Sages, dans la mesure où ils dévoilent des messages divins adressés à l'homme, tandis que les Sages
ne font que travailler, relayer, rendre accessibles les messages divins contenus dans les Lois Ecrites et Orales.
Le Talmud de Jérusalem (Sanhedrin) est de cet avis, s'appuyant sur un verset biblique pour comparer les Sages à des "petits", dont l'existence permet celle des Prophètes, comparés, quant à eux, à des "grands".
La Sagesse supérieure à la Prophétie Cependant, seuls les Sages, insérés au milieu des hommes et aptes à intégrer leurs caractéristiques, sont à même de leur rendre accessibles les prescriptions divines. De ce point de vue, ils pourraient être considérés comme supérieurs au Prophète.
Le Talmud de Babylone (Baba Batra) partage ce point de vue,
- s'appuyant sur le fait qu'il arrive souvent qu'un Sage, puisse retrouver, par son seul raisonnement, une Loi de Moïse (le plus grand des Prophètes) qu'il ne connaissait pas
- et, utilisant à escient un verset des Psaumes - “nous apportons
(en hébreu se dit Navi) un cœur de sagesse” - où le Prophète
(également Navi), limité par une homonymie au seul coeur des Sages, semble confirmé comme leur étant inférieur.
Avouons que ces arguments semblent plutôt fragiles : le premier peut démontrer le point de vue strictement opposé (!), car il atteste
que le Sage est à même, dans seulement quelques cas, d'atteindre le
niveau du Prophète... Quant au second, basé sur un jeu de mots peu édifiant, il ne peut qu'étayer a posteriori une pensée déjà construite et justifiée.
Prophétie et Sagesse : des étapes enchaînées Les deux Talmuds - Babylone, Jérusalem - présentent donc, le premier,
la sagesse comme finalité de la prophétie, et le second, la Prophétie
comme finalité de la Sagesse.
Ils n'en affirment pas moins, d'un même enthousiasme, la grande
proximité existant entre les deux rapports au divin que sont la
Prophétie (avec l'intuition sensible associée) et la Sagesse (avec la
raison et l’abstraction), les faisant apparaître comme des étapes
successives et répétées vers la spiritualité.
3- Intuition et Connaissance, qui l'emporte ? Tant le Sage découvrant une Loi du Sinaï qu'il ignorait, que le Prophète accédant par illumination aux visions ou messages divins, recourrent au concept de "connaissance intuitive", concept abordé en leur temps par des philosophes autour du XVIIème Siècle, Vico, Descartes et Spinoza.
Intuition, source de connaissance pour Vico Vico considère que la rationalisation a eu raison de la peur humaine primale, en engendrant
les mythes aptes à l'apaiser avec leur cortège de divinités peu
reluisantes.
Une phase ultérieure de rationalisation a permis de
redorer les blasons de la divinité avec la création de la religion et
de la métaphysique.
Vico fait donc naître ces abstractions comme les fruits de
la critique logique de
l'imagination, résultant elle-même d'une
sensation première. Il situe ainsi la sensation et l'imagination comme les sources premières de toute connaissance.
Vico pense que la raison n’est pas créatrice de savoir, ne raffinant qu'après coup l’intuition imaginative première : l’homme
ne peut être adulte que parce qu’il a pu d'abord être pleinement enfant !
Le Midrach, longtemps avant Vico Vico voyait donc dans l’intuition et la sensation, deux sources essentielles de la connaissance. Deux Midrachim défendaient, bien avant lui, ce même point de vue.
- Le premier Midrach préconise d'étudier les Psaumes du Prophète avec la rigueur et la logique utilisées pour analyser les lois les plus compliquées. Tout le travail du Talmud ne serait-il pas de créer une rationalité à partir des textes prophétiques inspirés par l’imagination ?
- Le second Midrach, rapporté par le Ramah (Torat haOlah), évoque Platon demandant au Prophète Jérémie en pleurs sur les ruines du Temple : “pourquoi pleures-tu sur de la pierre et du bois et alors que le Temple est déjà détruit ?” Jérémie, reconnaissant l'intelligence dont il fait preuve en répondant aux questions philosophiques complexes qu'il amène Platon à lui poser persiste à pleurer sur sa sagesse perdue avec la pierre détruite.
Ce Midrach plaçait ainsi, de nombreux siècles avant Vico, l’intuition et la perception sensible comme sources de la connaissance (ici, métaphysique).
Vico opposé à Descartes Vico se situait résolument à l'opposé de Descartes qui, trouvait trompeuses l'intuition et la perception sensible, car s'adressant à
des sens eux-mêmes trompeurs, et leur préférait alors, la logique comme source du
savoir.
Vico est loin d'un Descartes, pour qui : "les erreurs de l’homme viennent du fait même qu’il a été
enfant, période de sa vie qui l'a habitué à mal penser..."
Connaissance, source d'intuition pour Spinoza Spinoza considère que l'intuition ne fait que résulter de la connaissance rationnelle. Les intuitions ne sont que des connaissances et des expériences devenues évidences à force d'intégration. (Par exemple, à force de conduire, on reconnait intuitivement les signes sur l’autoroute).
Le Talmud (Sanhédrin) avait déjà évoqué ce point de vue : “un homme se fatigue à étudier la Torah dans un domaine et il en résulte que la Torah travaille pour lui dans un autre domaine”, exprimant l'idée que l’intuition de l'homme confrontée à un problème nouveau sera le fruit des connaissances qu’il aura acquises à force de travail dans des domaines déjà connus de lui.
4- Cycles vertueux (en photo : l'oeuf et la poule)
Tout comme sagesse et prophétie, connaissance et intuition, forment des étapes se succèdant sans fin dans le développement des savoirs (ou de la métaphysique).
A l’intuition (première pour Vico) ou à la Prophétie (première pour le Talmud de Jérusalem), vont succéder les développements critiques de la connaissance et des Sages, qui vont eux-mêmes faire naitre d’autres intuitions dans d’autres domaines, etc, etc...
Le Talmud en appui sur les Prophètes Soulignons que le Talmud cherche systématiquement à justifier les lois et leur rationalité par des discours prophétiques, au prix parfois d'étonnantes acrobaties !
Cet effort ainsi déployé à mettre en valeur l'intuition (prophétique) en dévoilant l'origine intuitive des connaissances qu'il aborde, a selon nous pour objet de rendre moins figées ces connaissances pour en faire, à leur tour, des sources créatrices de nouvelles intuitions, etc, etc... 


...Essentiel Cycle Intuition / Connaissance Dans notre occident européano-américain, les inventifs ne sont pas réputés pour leur stabilité ou leur grand travail alors que les japonais sont à la fois très travailleurs
et très inventifs. Selon nous, cet avantage est lié au fait que
leur Tradition leur permet de garder toujours présent à l'esprit les liens existant entre l’intuition première et la connaissance qui en résulte : dans un sens, industrialisation rapide d'idées géniales, ou dans l'autre, variantes géniales de produits ou brevets existants.
C’est à nos yeux, le sens du Temple et du culte des sacrifices : même si la
sensation première de D.ieu peut être dépassée par une connaissance intellectuelle pure de D.ieu,
cette connaissance intellectuelle ne peut être créatrice que si elle reste liée à une connaissance intuitive de D.ieu.
Et, en l'absence du Temple, c’est exactement de cette manière que l’exégèse talmudique fonctionne. =======================================