LECTURE BIBLIQUE DU RAV AVIGES-NEW YORK
SECTION TOLDOT, LIVRE DE LA GENESE
Le Rav Uriel Avigès anime la Yechiva de Rav Feinstein à New York. Ce jeune français, spécialiste mondialement réputé en méthodes de déduction halakhiques (législatives), est également féru en pensée juive. Pensée qu'il tient à analyser avec les Commentateurs traditionnels et à confronter aux textes des écrivains et philosophes de la modernité.
Il enseigne depuis des années tous les mardis un cours biblique réputé aux jeunes juifs francophones de New York. Nous devons à Yossi Perez de pouvoir dorénavant en disposer sur un site. Cliquez Cours Rav Avigès
Ci dessous voici le magistral Cours sur la Paracha Toldot. A lire et relire...
Le but de ce cours est d’analyser, à travers le conflit qui agite Jacob
et Esaü dans le Midrach, la dialectique entre sujet individuel, langage et progrès.Esaü et le christianisme

La Torah nous dit que Jacob et Esaü se haïssent avant même de naitre, dans le ventre de leur mère ils se battent déjà.Elle nous apprend aussi qu’ils sont morts le même jour et qu’ils ne pouvaient pas vivre l’un sans l’autre. Les midrashim expliquent qu’Esaü, c’est Rome et le christianisme, "l’Evangile des ghettos" dit que Jésus est le guilgoul (résurrection de l'âme) d’Esaü, on notera qu'en hébreu Esaü et Jésus peuvent s’écrire avec les mêmes lettres.
L'antijudaïsme chrétien a généré un sentiment de culpabilité, dont l'effort de sublimation par les chrétiens les a conduits à renforcer leur devoir de transformer le monde et de le développer. Cet aiguillon de civilisations oscillant entre haine et progrès tranche avec les civilisation autochtones comme les indiens d’Amériques (
cf. les travaux de notre jeune centenaire ethnologue juif ex new yorkais, Levi Strauss) , dont les mythes, étant basés sur l’amour fraternel de frères
jumeaux, sur des civilisations de l’amour et de la stabilité, conduisent à l'absence de tout progrès et, in fine, à la dissolution du sujet. En opposition à la civilisation judéo chrétienne, qui est la civilisation de la haine, du progrès de la création et de l’indépendance du sujet individuel.
1- L’enterrement de Jacob et Esaü Le Talmud dans Sotah 13a décrit l’enterrement de Jacob à Hébron, dans la grotte de Mahpela, là où Avraham et Sarah, Isaac et Rivkah ainsi que Leah avaient été enterrés.
- Lors de l’enterrement, Esaü s’interpose arguant que la moitié de la place restante dans la grotte lui appartient, car à la mort d’Isaac il restait deux places libres : Jacob en a utilisé une pour enterrer Leah ; Esaü pense que la 2ème place dans la grotte lui revient de droit, étant aussi fils héritier.
- Mais les enfants de Jacob lui répondent qu’il a vendu à Jacob ce droit à être enterré là. Esaü leur demande de le prouver avec le contrat de vente. Naftali court alors en Egypte pour l'y chercher.
- Pendant ce temps, Hush le fils de Dan qui est sourd (et peut être aussi muet) n’a pas compris pourquoi l’enterrement est arrêté. Un des enfants de Jacob lui raconte l’histoire.
- Hush Ben Dan prend un bâton et frappe la tête d’Esaü, le coup est si fort qu’il est décapité, sa tête roule dans la grotte de Mahpela, et le sang d’Esaü mouille les pieds du cadavre de Jacob.
Le Talmud décrit une haine de Jacob pour Esaü qui ne s’arrête pas avec la mort!
Ce passage soulève de nombreuses questions : Pourquoi Jacob ne peut-il voir la mort d’Esaü qu’après sa propre mort? Pourquoi est-ce Hush fils de Dan qui tue Esaü et pas quelqu'un d’autre? Pourquoi faut-il qu’il soit sourd? Pourquoi seule la tête d’Esaü est-elle enterrée dans la grotte de Mahpela et pas le reste du corps?
2- Femme/ Serpent/ Cheval ou Levi Strauss avant l'heure Jacob avant de mourir a béni ses enfants et dit à Dan “que Dan soit
un serpent sur le chemin, un python sur la route qui mord les talons du
cheval, en renversant celui qui le chevauche, c’est en ta délivrance que j’ai espérée D!”. Cette bénédiction est une allusion à Samson qui est un descendant de Dan, dont Jacob, décu prophétiquement qu'il ne fût pas le messie, termine sa bénédiction “c’est en ta délivrance que j’ai espéré Hashem”. Toutefois, les midrashim disent que Shimshon lors de la venue du messie va ressusciter, et qu'il ira “déraciner les pieds d’Edom du Mont Seir”. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le fait que Dan mord le talon du cheval d'Edom, ennemi de Jacob.
Pourquoi Shimshon et Dan sont-ils comparés dans la bénédiction de Jacob à un serpent?
Il semble que Jacob veuille faire une allusion à la malédiction que D adresse au serpent, après qu'il ait fait fauter
Eve en l'incitant à manger de l’arbre de la connaissance: “je mettrais la haine entre toi et le serpent, il te mordra le talon et toi tu lui écraseras la tête”. Encore une histoire de haine, de pied et de tête. Remarque : après la faute du premier homme le serpent a perdu ses pieds et rampe sur son ventre...
Parmi les anges, figure Samael qui a deux fois plus d’ailes que les
autres et qui est aussi deux fois plus jaloux d’Adam, qui "chevauche le
serpent comme on chevauche un cheval, pour le contrôler et faire fauter
Eve". Or Samael, nous dit le Midrcsh ailleurs, c’est l’ange d’Esaü,
avec lequel Jacob s’est battu. La dialectique Jacob - Esaü évoque donc
une dialectique, Adam - Samael, qui milieu tourne autrour de
femme/ serpent /cheval. (
Levi Strauss s’amuserait bien ici à faire de l’interprétation ethnographique).
Ce Midrach veut en fait mettre en opposition
Samael, "obligé de chevaucher le serpent comme un cheval, d'habiter de
son esprit comme lorsque quelqu’un est pris par un démon”, et Adam
capable quant à lui d'apprivoiser les animaux en les objectivant par le
nom et par le langage.
3- Le langage et l’identification à l’objet
En effet, les anges furent jaloux d’Adam, capable de nommer tout les êtres
vivants, alors qu’eux en étaient incapables “ce à quoi l’homme donnait
un nom, le nom correspondait à l’essence même de sa vie”. Or, le langage est toujours métaphorique et différentiel, nommant les choses les unes en rapport aux autres, sans jamais en décrire la forme ou l’essence : “une table” ce n’est pas un panneau avec quatre pieds, il peut y avoir des tables de multiplication,... Le langage n’étant qu’une convention, une structure, pourquoi les anges ne seraient ils pas capable de faire une convention entre eux pour inventer un langage et nommer les choses? Pourquoi seul l’homme peut-il le faire?
Dans le Talmud Chabath Rav Yossef énonce "Je n’ai jamais appelé mon bœuf, un bœuf, mais mon champ. Je n’ai jamais appelé ma femme, ma femme, mais ma maison” Adam savait ainsi donner une fonction à l’animal en l’objectivant, et lorsque l’animal avait reçu une fonction, l’animal s’identifiait à la fonction que l’homme lui avait donnée.L'homme en nommant l’animal par un mot, l'objective dans une fonction ou dans une signification qu’il prend en rapport à lui ; par phénomène de retour, l'animal s’identifie au rôle que l’homme lui a donné, l’animal est comme transformé par le langage, grâce à un mécanisme d’identification.
4- Le piège du langage : l’objectivation de celui qui parle
Rachi explique que ce qui a causé la faute, c’est qu’Adam et Eve
manquaient de connaissance du bien et du mal, ils ne se rendaient pas
compte que lorsqu’ils avaient des rapports sexuels publiquement,
excitant le désir des autres animaux, éveillant alors le désir du
serpent qui a causé la faute de l’homme. Eve est donc, pour Rachi, devenue objet de désir pour le serpent.
On retrouve le problème ci dessus énoncé du langage. Lorsque l’homme
objective par le langage un animal, il se retrouve lui même piégé par le
langage et devient lui même un objet, ne pouvant plus se comprendre lui
même qu’à travers le langage objectif qu’il a créé : pour l’animal
aussi, l’homme devient une fonction (le dompteur,qui amène la
nourriture) et l’homme se retrouve piégé par son propre piège
d’objectivation par le langage, et il finit par devenir lui même
objet.
5- Le libre arbitre, conséquence du langage
L’humain a le choix soit d’accepter cette objectivation, et d’être un objet de désir pour l’autre, (comme Eve qui se laisse séduire par le serpent), soit de rejeter cette objectivation et de fuir l’image que le langage veut lui renvoyer. Dilemne de l‘arbre de la connaissance du bien et du mal! Le choix moral serait alors la conséquence directe et inéluctable du langage : objectivation qui peut entrainer, soit une identification, soit une prise de distance face à cette objectivation.
La séduction par la mise à nu du serpent symbolise le discours
séducteur d’Esaü qui fonctionne par ce qu’il s’identifie à son langage
pour séduire, en se mettant à nu. (Aroum ruse veut dire aussi nu en
hébreu).
Esaü séduit Isaac par le langage, comme le serpent a séduit Eve. Esaü est capable de chevaucher les autres, car il s’identifie au langage qu’il parle ; mais il n’a pas de pieds, car il n’a pas de locomotion propre, il est comme le serpent qui rampe sur son ventre. Par opposition, Jacob “porte ses pieds”. La locomotion de Jacob, ses deux jambes, sont, dans la Cabbale, la
prière et l’étude, deux choses qui dépendent du langage !
On comprend ainsi mieux le paradoxe apparent :
a) D'une part, Esaü est l’homme de la parole qui “sait
chasser avec sa bouche”, c’est dire qui séduit son père Isaac par un
discours trompeur, à l’image du serpent.
b) D'autre part, Esaü est abattu par un sourd muet,
insensible à la séduction du langage. N'oublions pas que son ange Samael est
incapable de nommer les choses.
6- La prière et l’étude dépendent du langage et d’Esaü
Pour Rav Saadia
Gaon, lorsque l’homme prie il se trompe toujours, car les
adjectifs décrivant D ne peuvent être que métaphoriques (D n’est ni un père ni un roi comme dans la Prière, tous ces noms sont des inventions humaines, qui
sont fondamentalement fausses), mais nous devons utiliser ces métaphores
pour prier. Faire la prière impose le recours à des métaphores auxquelles on ne s’identifie pas, et auxquelles on n’identifie pas D. C’est en rejetant l’identification du langage que l’on peut se retrouver et retrouver D. Cependant ce rejet nécessite le langage, c’est pourquoi Jacob ne peut pas vivre sans Esaü!
L’étude de la Torah est aussi un discours par rapport auquel on prend position pour se retrouver soi même, faire des métaphores du texte et le paraphraser, c’est donner du sens au texte et l’expliquer, pourtant on sait que plus on parle, plus on explique, plus on ouvre des questions, et plus on met à distance le langage. C’est pour cela que le Talmud Avodah Zarah dit que le messie ne peut venir que lorsque la civilisation occidentale d’Esaü aura régné sur le monde pendant 9 mois.
Le Maharal y voit les 9 mois de grossesse de la civilisation occidentale chrétienne qui accouche du messie après avoir exploité toutes les possibilités du langage et de la pensée, et avoir fini par s’identifier par opposition à elle. La venue du messie dépend du renouveau constant de la Torah, lié au renouveau du langage occidental. C’est aussi pour cela que Jacob ne peut tuer Esaü qu’après sa propre mort, il doit d’abord s’ouvrir à la séduction du langage avant de s’en débarrasser.