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Rites, Traditions et Progrès Rav Uriel Avigès - Yechiva du Rav Feinstein - New York
   Comment le judaïsme peut-il exiger de l'observant, son rattachement à
un passé aussi lointain que le don de la Torah ou la vie des
Patriarches, et, en même temps, sa projection dans un futur aussi
fantasmatique que l'arrivée messianique ? Comment les commémorations d'un âge d'or révolu, les rêves d'un Eternel Retour laissent-ils place à l'attente exaltée du futur messianique ? Comment l'observance des rites et des Traditions si anciennes est-il compatible et (on le montrera, essentiel) avec le progrès et le monde moderne ? .
Le Rav Uriel Avigès anime la Yechiva du Rav Feinstein à New
York. Ce jeune français, spécialiste mondialement réputé en méthodes de
déduction halakhiques (législatives), est également féru en pensée
juive. Pensée qu'il tient à analyser avec les Commentateurs
traditionnels et à confronter aux textes des écrivains et philosophes
de la modernité.
Il enseigne depuis des années tous les mardis, aux jeunes juifs
francophones travaillant à New York, un cours biblique réputé.
Nous devons à Yossi Perez de pouvoir en disposer sur Site Rav Avigès - Cours adapté par Yerouchalmi
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Introduction
Le Talmud dit qu’un homme ne peut comprendre la pensée de son Maître que 40 ans plus tard et qu’on apprend bien plus de ses élèves que de son Maître. On pourrait en déduire qu'il faut bien plus de 40 ans à un homme pour comprendre le message de ses élèves !
Ce cours est basé sur une question reçue d’une élève il y a plusieurs années et dont on peut maintenant dégager la problématique. Nathalie Debache m'avait ainsi demandé “Comment le judaïsme peut-il exiger de l'observant, son rattachement à un passé aussi lointain que le don de la Torah ou la vie des Patriarches, et, en même temps, sa projection dans un futur aussi fantasmatique que l'arrivée messianique ?”
1- “Chute des générations” versus Messianisme
Le Midrach “Yalkut Chimoni” commente les 2 seuls passages bibliques qui évoquent l'annonciation de naissances par des anges à de futures mères. - Dans le premier, un ange annonce la naissance de Samson à ses parents. Après une telle vision divine, son père, “Manoah”, craint pour sa survie, mais sa femme le rassure : “si D se dévoile pour nous annoncer cette naissance, c’est qu'Il entend nous laisser en vie.” Le Midrach souligne qu'en fait, la mère de Samson était si anxieuse, que la visite d'un second ange aurait eu raison de son calme ainsi affiché... - Le second passage (Genèse) concerne l'annonciation à Hagar, de la naissance de son fils Ishmaël. Visitée par 5 anges, celle-ci n’est, à la différence des parents de Samson, nullement terrifiée par de telles rencontres. Hagar L'esclave des Patriarches (Hagar), se montre sous cet aspect, supérieure à leur descendance directe (les parents de Samson), du fait de sa proximité temporelle avec eux. C'est le concept talmudique de “chute des générations” ('Yeridat haDorot') que le Midrach évoque en filigrane : le niveau s’appauvrit spirituellement au fil des générations. (NB : ce concept justifie en partie qu’on ne puisse rien changer à la Loi juive (Halakha) établie par les générations antérieures, supérieures spirituellement).
Mais, penser qu’il y a une chute dans l’évolution de l’humanité, c’est penser
que l’Histoire est absurde. Ce concept n'est-il pas en contradiction avec l'attente juive de l'arrivée messianique ? Si les juifs croient au Messie, donc à un sens de l’Histoire /finalité qui la justifie, ils sont amenés à croire en un progrès de l’humanité, et non en sa décadence ! Comment nos Sages peuvent-ils dès lors conjuguer leur nostalgie d'un passé d'autant glorieux qu'il serait ancien, et leur foi dans les progrès d'un avenir messianique ?.
2- Commémorations et Eternel Retour
Cette nostalgie se retrouve dans la mystérieuse évocation par le Talmud Taanit (1er Pereq) d'une mystérieuse "Jérusalem céleste qui correspond à la Jérusalem terrestre”. Npus partageons la belle interprétation de Jean François Lyotard (cf audio-Archives INA) : les civilisations antiques et le judaïsme orthodoxe accordent une grande importance à la commémoration. En effet, ces cultures reposant sur un modèle premier qu’elles s'atreignent à copier, doivent s'appuyer sur ces commémorations pour assurer un sens à leur action. Ainsi, lorsque les juifs bâtissaient une ville (dans l'ex. du Talmud, Jérusalem), ce qui faisait sens dans leur nouvelle construction, ce n’était pas son "mieux être”, mais le fait que leur création était la commémoration / copie d’une ville première qui ne pouvait qu'exister depuis toujours. Ainsi, la “Jérusalem céleste qui correspond à la Jérusalem terrestre” souligne que le sens de l’action humaine réside bien moins dans le progrès, que dans la nostalgie d’un passé idéal à évoquer et à viser.
Cette pensée juive antique basée sur un sens binaire, ferait apparaître le présent comme dénué de valeur par rapport au passé : la mise des phylactères favorise une projection dans le passé idéal de la sortie d’Egypte, où D, événement unique, se dévoile dans Sa création ; leur dépose ramène de ce passé glorieux à une réalité qui, en comparaison, paraît dénuée de sens. Si l'accomplissement de la Torah (ou la copie du passé)
est le sens de la vie, en contrecoup, le présent de la vie, loin d'être une copie du passé, devient absurde en regard.
La foi messianique juive (et chrétienne) représente alors pour Lyotard, une réaction à cette pensée nostalgique de l’éternel retour, pour redonner du sens à la vie et à l’Histoire comme réalisation dans le présent. En fait, le judaïsme fait coexister, et non pas se contredire, la conception de l’eternel retour, et celle du progrès messianique.
3- Les Rites assurent la survie
Un autre passage du Talmud (Avodah Zarah) décrit Rabbi Akiva, persistant à enseigner la Torah en public malgré l’interdiction romaine sous peine de mort et l'étonnement de Pappos Ben Yehuda, prônant l'évitement d'une confrontation suicidaire au profit d'enseignements discrets. Akiva avait répondu à Pappos en comparant son impossibilité à
abandonner la Thora, milieu naturel du juif, à celle des poissons à
rester dans l'eau, vitale à leur survie. Il soulignait ainsi que la
realpoltik de Pappos, la vie au présent, qui imposaient de quitter la
commémoration du passé, ne fût-ce qu'un moment, était aussi absurde que
la sortie des poissons hors de l'eau ; comme dans l'idée ci-avant
évoquée du juif qui, hors de la commémoration, vit dans l'absurde. La prudence de Pappos ne l'a pas empêché d'être exécuté (pour des raisons futiles) le même jour que le téméraire Rabbi Akiva, déclarant au moment fatal “sois heureux Akiva qui meurt pour un idéal, alors que je meurs de manière absurde”. Ainsi, Akiva, pour qui la survie d’Israël n'avait de sens que par ses
commémorations, triomphe-t-il de Pappos qui, à la commémoration nostalgique,
préfèrait l'accomplissement d'Israël dans l’Histoire. Le Talmud explique, en filigrane de ces 2 destins, l'importance des rites (abandonnés par Paul et par nos sociétés ultra-laïques) : un peuple au seul message universel et réussissant à le transmettre, est amené, en l'absence d'autre idéal, à disparaître par dissolution au sein des Nations (Hegel). Par contre, une Nation qui vit dans la commémoration de l’éternel retour ne pouvant perdre sa raison d’être, ne peut disparaître.
4- Répétitions et Rites
Le rite à la recherche d'un sens, fût-il le conscient retour passager à un glorieux passé, se distingue du trouble obsessionnel, sans signification consciente de la part du compulsif qui en est l'objet. De même, on distingue deux types de répétitions : d’une part, celle du cycle de la nature, et, d'autre part, celles de l’action humaine. - La répétition infinie du cycle de la nature est perçue par l’homme comme absurde et dénuée de sens. Le Roi Salomon déclarant dans l'Ecclésiaste “Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, les rivières courent à la mer, mais la mer n’est jamais remplie... Tout est vanité”, souligne l'absurdité des éternels recommencements naturels. - La répétition de l’action humaine conduit l’homme à commémorer un passé idéal en recommençant toujours les mêmes actions. Mais, à l'inverse du cas précédent, il perçoit de telles actions de répétitions, de tels rites, comme créateurs de sens. Que ce soit au travers des rites religieux ou des rites civils, dans la conduite humaine la répétition est créatrice de sens : dans le domaine religieux, la pose des phylactères pour commémorer un passé regretté, autant que dans le civil avec une femme qui se maquille et sa volonté de ressembler à la photo idéale du magazine qui donne un sens à son action.
5. Traditions et Progrès : Essentielle Cohérence
- C'est par une volonté de briser ce cycle absurde et angoissant de la répétition de la nature, que l’on pourrait expliquer cette obsession du changement, cette invasion de l'innovation technologique ou de la culture (il créerait ainsi une ville ou un iPod pour ne plus être obligé de voir aujourd’hui le monde d’hier... ). C'est afin de donner un sens au monde que l'homme le transformerait autant. - Mais, plus l’homme change le monde, plus il s'y sent étranger et en décalage, et plus il est difficile pour lui de s’y assumer en tant qu’homme. Effrayé de son propre impact sur la nature, il se sent étranger dans un monde qu’il a pourtant lui-même transformé ! - Ce serait alors pour se sentir encore chez lui dans le monde, que l'homme se rattacherait autant à des commémorations. L’homme commémorerait ainsi la nature pour accepter le progrès qu’il a créé : c'’est le sens des fêtes religieuses qui commémorent les moissons et le travail de l’homme dans les champs. Par la commémoration, l’homme devient capable d’accepter la transformation qu’il a créée dans la nature.
Conclusions
Et si il n'est pas contestable que la nostalgie du passé rende le présent absurde, cette même sensation d’absurdité pousse l’homme à intervenir dans le présent, créant une dynamique du changement. A son tour, cette action dans le présent va obliger l’homme à commémorer le passé avec plus de ferveur, etc... Dans cette mesure, la commémoration est pleinement complémentaire avec la
notion de progrès, et, en conséquence, la foi dans le messie à venir,
cohérente avec une nostalgie d'un âge d'or religieux.
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